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DIMANCHE DE PÂQUES 27 MARS— MARDI 29 MARS
DRAGAN ARMANSKIJ SE LEVA TÔT le dimanche matin après une nuit de ruminations agitées. Il descendit doucement sans réveiller sa femme, prépara du café et se fit des tartines. Puis il sortit son ordinateur portable et se mit à écrire.
Il utilisa le même formulaire de rapport que Milton Security utilisait pour les enquêtes sur la personne. Il remplit le rapport avec autant de données de base qu’il pouvait trouver sur la personnalité de Lisbeth Salander.
Vers 9 heures, Ritva descendit chercher du café. Elle demanda ce qu’il faisait. Il répondit évasivement en continuant à écrire avec obstination. Elle connaissait suffisamment son mari pour savoir qu’il serait inaccessible toute la journée.
MIKAEL S’ÉTAIT TROMPÉ, ce qui venait sans doute du fait que c’était Pâques et que le commissariat était relativement dépeuplé. Il fallut attendre jusqu’au matin du dimanche pour que les médias trouvent que c’était lui qui avait découvert Dag et Mia. Le premier à appeler, alors que Mikael était encore au lit, fut un reporter d’Aftonbladet, une vieille connaissance de Mikael.
— Salut Blomkvist. C’est Nicklasson.
— Salut Nicklasson, dit Mikael.
— C’est toi qui as trouvé le couple d’Enskede.
Mikael confirma.
— J’ai un informateur qui prétend qu’ils travaillaient pour Millenium.
— Ton informateur a à moitié tort et à moitié raison. Dag Svensson travaillait sur un reportage en free-lance pour Millenium. Ce qui n’était pas le cas de Mia Bergman.
— Merde alors. C’est un putain de scoop.
— Oui, j’imagine, dit Mikael, fatigué.
— Pourquoi est-ce que vous n’avez rien annoncé ?
— Dag Svensson était un ami et un collègue. On a trouvé que c’était de bon ton de laisser leur famille apprendre ce qui s’était passé avant qu’on publie quoi que ce soit là-dessus.
Mikael savait qu’il ne serait pas cité sur ce point.
— OK. Sur quoi est-ce qu’il travaillait, Dag ?
— Un sujet pour le compte de Millenium.
— Ça parlait de quoi ?
— Quel scoop avez-vous l’intention de publier demain à Aftonbladet ?
— C’est un scoop, donc.
— Nicklasson, je t’emmerde.
— Allez Bloomy, sois sympa. Tu crois que les meurtres ont quelque chose à voir avec le sujet de Dag Svensson ?
— Si tu m’appelles Bloomy encore une fois, je raccroche et je ne te parle plus de l’année.
— Excuse-moi. Est-ce que tu crois que Dag Svensson a été tué à cause de son activité de journaliste investigateur ?
— Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle Dag Svensson a été tué.
— Est-ce que son sujet avait un rapport avec Lisbeth Salander ?
— Non. Pas le moindre rapport.
— Est-ce que tu sais si Dag connaissait cette foldingue de Salander ?
— Non.
— Dag a déjà écrit pas mal de textes sur la cybercriminalité. Est-ce que c’était ce type de sujet qu’il traitait pour Millenium ?
Ben, mon vieux, tu t’accroches, toi, pensa Mikael, et il était sur le point de dire à Nicklasson d’aller se faire foutre lorsqu’il se retint brusquement et se redressa dans le lit. Deux pensées parallèles l’avaient soudain frappé. Nicklasson dit encore quelque chose.
— Attends une seconde, Nicklasson. Reste en ligne. Je reviens.
Mikael se redressa et mit la main sur le combiné. Brusquement, il se trouvait sur une autre planète.
Depuis les meurtres, Mikael s’était torturé le cerveau pour essayer de trouver un moyen de contacter Lisbeth Salander. La probabilité qu’elle lise ses déclarations était très forte, où qu’elle se trouve. S’il niait qu’il la connaissait, elle pourrait l’interpréter comme un abandon de sa part ou comme le fait qu’il l’avait vendue aux médias. S’il la défendait, d’autres interpréteraient que Mikael en savait plus sur les meurtres que ce qu’il avait dit. S’il se prononçait de manière adéquate, cela pourrait donner à Lisbeth l’idée de le contacter. L’occasion était trop bonne pour qu’il la laisse filer. Il devait dire quelque chose. Mais quoi ?
— Excuse-moi, Nicklasson. Je suis de retour. Qu’est-ce que tu disais ?
— Je demandais si Dag Svensson écrivait sur la cybercriminalité.
— Si tu veux une déclaration de ma part, je te la donne.
— Feu vert.
— Tu dois me citer mot pour mot.
— Comment pourrais-je te citer autrement ?
— Je préfère ne pas avoir à répondre à cette question.
— Qu’est-ce que tu veux me dire ?
— Je t’envoie un mail dans quinze minutes.
— Quoi ?
— Vérifie tes mails dans quinze minutes, dit Mikael, et il raccrocha.
Mikael se mit à sa table de travail et démarra son iBook et Word. Puis il se concentra deux minutes avant de commencer à écrire.
[Erika Berger, la directrice de Millenium, est profondément touchée par le meurtre du journaliste free-lance Dag Svensson qui était aussi son collaborateur. Elle espère que ces meurtres trouveront rapidement leur solution.
C’est Mikael Blomkvist, le responsable de la publication à Millenium, qui a découvert son collègue et l’amie de celui-ci assassinés dans la nuit du Jeudi saint.
« Dag Svensson était un journaliste hors pair et un être humain que j’aimais beaucoup. Il avait plusieurs idées de reportages. Il était entre autres en train de travailler sur un grand reportage traitant d’intrusion informatique illégale », confie Mikael Blomkvist à Aftonbladet.
Ni Mikael Blomkvist ni Erika Berger ne veulent avancer de spéculations sur le coupable des meurtres et sur les mobiles qu’il peut y avoir à ceux-ci.]
ENSUITE, MIKAEL PRIT son téléphone et appela Erika Berger.
— Salut Ricky, tu viens d’être interviewée par Aftonbladet.
— Ah bon.
Il lut rapidement les brèves citations.
— Pourquoi ? demanda Erika.
— Parce que ce n’est que la vérité. Dag a travaillé comme pigiste pendant dix ans et l’un de ses domaines était justement la sécurité en informatique. J’ai discuté du sujet plusieurs fois avec lui et on a même discuté de la possibilité de prendre un de ses textes après l’histoire du trafic de femmes.
Il attendit quelques secondes avant de continuer.
— Est-ce que tu connais quelqu’un d’autre qui s’intéresse aux questions d’intrusion informatique ? demanda-t-il.
Erika Berger se tut un moment. Puis elle comprit ce que Mikael cherchait à faire.
— C’est futé, Micke. Vachement futé. D’accord. Fonce.
Nicklasson appela dans les soixante secondes après avoir reçu le mail de Mikael.
— Ça ne vaut pas un clou comme déclaration.
— C’est exactement tout ce que tu auras, ce qui est plus qu’aucun autre journal n’obtiendra. Soit tu publies toute la citation, soit rien du tout.
DÈS QUE MIKAEL EUT ENVOYÉ ces déclarations à Nicklasson, il s’assit à nouveau à sa table de travail. Il réfléchit brièvement, puis il pianota sur son clavier.
[Chère Lisbeth, J’écris cette lettre que je vais laisser dans mon disque dur, sachant que tôt ou tard tu la liras. Je me rappelle comment tu as investi le disque dur de Wennerström il y a deux ans et je devine que tu as aussi saisi l’occasion pour pirater le mien. A l’heure qu’il est, j’ai bien compris que tu ne veux rien avoir à faire avec moi. Je ne sais pas encore pourquoi tu as rompu notre relation de cette façon, mais je n’ai pas l’intention de demander et tu n’auras pas à t’expliquer.
Malheureusement, que tu le veuilles ou non, les événements des deux derniers jours nous ont de nouveau rapprochés. La police prétend que tu as tué de sang-froid deux personnes que j’aimais énormément. Je n’ai pas besoin de mettre en doute la brutalité des meurtres – c’est moi qui ai trouvé Dag et Mia quelques minutes après qu’on leur avait tiré dessus. Le problème est que je ne pense pas que ce soit toi qui les aies tués. En tout cas, j’espère que non. Si, comme l’affirme la police, tu étais un tueur psychopathe, cela voudrait dire que je me suis totalement mépris sur ton compte ou alors que tu as incroyablement changé au cours de l’année. Et si ce n’est pas toi le tueur, ça veut dire que la police pourchasse le mauvais suspect.
A ce stade, je devrais sans doute te conseiller d’abandonner et de te livrer à la police. Je soupçonne cependant que je parle à une sourde. Mais le fait est que ta situation est intenable et, tôt ou tard, tu seras arrêtée. Quand tu seras arrêtée, tu auras besoin d’un ami. Si tu ne veux pas traiter avec moi, j’ai une sœur. Elle s’appelle Annika Giannini et elle est avocate. Je lui ai parlé et elle est prête à te représenter si tu prends contact avec elle. Tu peux lui faire confiance.
A Millenium, nous avons entamé notre propre enquête sur les meurtres de Dag et Mia. En ce moment, je suis en train d’établir une liste des personnes qui avaient de bonnes raisons de réduire Dag Svensson au silence. Je ne sais pas si je suis la bonne piste, mais je vais passer en revue les personnes sur cette liste, l’une après l’autre.
Mon problème est que je ne vois pas comment maître Nils Bjurman entre en scène. Il ne figure pas dans le matériel de Dag, et je ne vois aucun lien entre lui et Dag et Mia.
Aide-moi. Please. Quel est le lien ? Mikael.
PS. Tu devrais te faire faire une autre photo d’identité. Celle-ci ne te rend pas justice.]
Il réfléchit un court instant puis il nomma le document [Pour Sally]. Ensuite il créa un dossier qu’il nomma [LISBETH SALANDER] et qu’il plaça bien en vue sur le bureau de son iBook.
LE MARDI MATIN, DRAGAN ARMANSKIJ convoqua une réunion autour de la table de conférence ronde dans son bureau à Milton Security. Il appela trois personnes.
Johan Fräklund, soixante-deux ans, ancien inspecteur de police à Solna, était le chef de l’unité d’intervention à Milton. C’était Fräklund qui avait la responsabilité globale de la planification et des analyses. Armanskij l’avait recruté de l’administration de l’Etat dix ans auparavant et en était venu à considérer Fräklund comme une des recrues les plus performantes de l’entreprise.
Armanskij appela aussi Steve Bohman, quarante-huit ans, et Niklas Eriksson, vingt-neuf ans. Bohman, comme Fräklund, était un ancien policier. Formé à la brigade d’intervention de Norrmalm dans les années 1980, il avait gagné la brigade criminelle où il avait dirigé des douzaines d’enquêtes dramatiques. Bohman avait été l’un des acteurs-clés de l’enquête sur l’Homme au Laser au début des années 1990, et en 1997, après une certaine persuasion et une offre de salaire considérablement plus élevée, il était passé chez Milton.
Niklas Eriksson n’avait pas ce genre de palmarès. Il avait suivi la formation de l’école de police mais au dernier moment, juste avant de passer son examen, il avait appris qu’il souffrait d’une insuffisance cardiaque congénitale, qui non seulement exigeait une importante intervention chirurgicale, mais qui signifiait aussi que la future carrière de policier d’Eriksson passait à la trappe.
Fräklund – ancien collègue du père d’Eriksson – avait proposé à Armanskij qu’il lui donne une chance. Comme un poste se libérait dans l’unité d’intervention, Armanskij avait accepté son recrutement. Il ne l’avait jamais regretté. Eriksson travaillait à Milton depuis cinq ans maintenant. Contrairement à la plupart des autres employés de la section d’intervention, Eriksson manquait d’habitude du terrain – en revanche il se distinguait comme une ressource intellectuelle perspicace.
— Bonjour tout le monde, asseyez-vous, commencez par lire, dit Armanskij.
Il distribua trois chemises contenant une cinquantaine de photocopies de coupures de presse relatant la chasse à Lisbeth Salander, ainsi qu’un résumé de trois pages de son passé. Armanskij avait passé le lundi de Pâques à rédiger le document. Eriksson termina le premier sa lecture et posa la chemise. Armanskij attendit que Bohman et Fräklund aient terminé aussi.
— Je suppose qu’aucun de vous n’a loupé les titres dans les tabloïds pendant le week-end, dit Dragan Armanskij.
— Lisbeth Salander, dit Fräklund d’une voix morne.
Steve Bohman secoua la tête. Niklas Eriksson regarda dans le vide d’un air impénétrable en esquissant un sourire triste. Dragan Armanskij regarda le trio d’un œil scrutateur.
— L’une de nos employées, dit-il. Est-ce que vous avez réussi à faire sa connaissance au cours des années qu’elle a passées avec nous ?
— J’ai essayé de plaisanter avec elle une fois, dit Niklas Eriksson, la mine contrite. Ça n’a pas trop marché. J’ai cru qu’elle allait me décapiter. C’était une rabat-joie, je crois que je n’ai pas échangé plus de dix phrases avec elle, en tout et pour tout.
— Elle était assez spéciale, dit Fräklund.
Bohman haussa les épaules.
— Elle était complètement dingue, une vraie peste à fréquenter. Je savais qu’elle était cinglée, mais pas détraquée à ce point.
— Elle était un drôle d’oiseau dans cette maison, renchérit Fräklund. Je n’avais pas trop à faire avec elle, mais je ne peux pas dire que nous ayons jamais eu une relation chaleureuse.
Dragan Armanskij hocha la tête.
— Elle suivait ses propres voies, dit-il. Elle n’était pas facile à manier. Mais je l’ai engagée parce qu’elle était, la meilleure enquêteuse que j’aie jamais rencontrée. Elle livrait toujours des résultats qui sortaient de l’ordinaire.
— C’est un truc que je n’ai jamais compris, dit Fräklund. Je n’ai jamais pigé comment elle pouvait être aussi fichtrement compétente tout en étant si asociale.
Tous les trois hochèrent la tête.
— L’explication est évidemment à trouver dans son état psychique, dit Armanskij en montrant l’une des chemises. Elle était déclarée incapable.
— Je l’ignorais totalement, dit Eriksson. Je veux dire, elle n’avait pas un écriteau dans le dos disant qu’elle était sous tutelle. Tu n’as jamais rien dit.
— Non, reconnut Armanskij. Je n’ai jamais rien dit parce que j’estimais qu’elle n’avait pas besoin d’être plus stigmatisée qu’elle ne l’était déjà. Je trouve que tout le monde doit avoir sa chance.
— Nous avons vu le résultat de cette expérimentation à Enskede, dit Bohman.
— Peut-être.
ARMANSKIJ HÉSITA UN INSTANT. Il ne voulait pas révéler sa faiblesse pour Lisbeth Salander devant les trois professionnels qui le contemplaient, les yeux pleins d’expectative. Leur ton avait été assez neutre pendant la conversation, mais Armanskij savait aussi que Lisbeth Salander était cordialement détestée par tous les trois, tout comme par la totalité des employés de Milton Security. Il ne devait pas paraître faible ni décontenancé. C’était donc primordial de présenter la chose d’une façon qui créerait une bonne dose d’enthousiasme et de professionnalisme.
— J’ai décidé d’utiliser, pour la toute première fois, une partie des ressources de Milton à une affaire purement interne, dit-il. Cela ne doit pas atteindre des sommes astronomiques dans le budget, mais j’ai l’intention de vous détacher tous les deux, Bohman et Eriksson, de votre travail ordinaire. Votre mission sera, pour utiliser une expression passe-partout, d’« établir la vérité » sur Lisbeth Salander.
Bohman et Eriksson posèrent un regard sceptique sur Armanskij.
— Je veux que toi, Fräklund, tu prennes les rênes de l’investigation. Je veux savoir ce qui s’est passé et ce qui a amené Lisbeth Salander à tuer son tuteur et le couple à Enskede. Il y a forcément une explication qui se tient.
— Pardon, mais ceci ressemble à s’y méprendre à une mission policière, objecta Fräklund.
— Sans aucun doute, répliqua Armanskij immédiatement. Mais nous avons un certain avantage par rapport à la police. Nous connaissions Lisbeth Salander et nous avons une petite idée de sa manière de fonctionner.
— Bof, dit Bohman, sur un ton très dubitatif. Je ne pense pas que qui que ce soit ici dans la boîte connaisse Salander ni n’ait la moindre idée de ce qui se déroulait dans sa petite tête.
— Aucune importance, répondit Armanskij. Salander travaillait pour Milton Security. Je considère qu’il est de notre responsabilité d’établir la vérité.
— Salander n’a pas travaillé pour nous depuis… combien ça fait ? bientôt deux ans, dit Fräklund. Je ne pense pas que nous soyons si responsables que ça de ce qu’elle fait. Et je ne pense pas que la police apprécierait qu’on se mêle d’une enquête policière.
— Au contraire, dit Armanskij.
Il jouait son atout et il fallait le jouer judicieusement.
— Comment ça ? demanda Bohman.
— Hier, j’ai eu quelques longs entretiens avec le chef de l’enquête préliminaire, le procureur Ekström, et avec l’inspecteur qui dirige l’investigation, Bublanski. Ekström est sous pression. Ceci n’est pas un règlement de compte lambda parmi des gangsters mais un événement avec un énorme potentiel dans les médias, où un avocat, une criminologue et un journaliste ont été exécutés. Je leur ai expliqué que compte tenu que le suspect principal est une ancienne employée de Milton Security, nous avons décidé d’entamer notre propre enquête sur l’affaire.
Armanskij fit une pause avant de poursuivre.
— Ekström et moi-même sommes d’accord que l’important en ce moment est que Lisbeth Salander soit arrêtée au plus vite avant d’avoir le temps de causer d’autres dégâts, à elle-même ou à autrui, dit-il. Comme nous la connaissons mieux en tant qu’être humain que la police, nous pouvons y contribuer. Ekström et moi avons donc décidé que vous deux – il indiqua Bohman et Eriksson –, vous allez déménager pour le commissariat central où vous vous joindrez à l’équipe de Bublanski.
Tous les trois regardèrent Armanskij d’un air perplexe.
— Pardon, une question idiote… mais nous sommes des civils, dit Bohman. Est-ce que la police va nous ouvrir la porte d’une enquête de meurtre comme ça, sans façon ?
— Vous travaillerez sous la direction de Bublanski, mais vous m’informerez moi aussi. Vous aurez libre accès à l’enquête. Tout le matériel que nous avons et que vous trouverez sera communiqué à Bublanski. Pour la police, cela signifie simplement que l’équipe de Bublanski sera renforcée gratuitement. Et vous n’avez pas toujours été des civils, aucun de vous. Vous, Fräklund et Bohman, vous avez bien travaillé comme policiers pendant de nombreuses années avant de commencer ici et toi, Eriksson, tu as fait l’école de police.
— Mais c’est contre les principes…
— Pas du tout. La police fait souvent appel à des consultants civils dans différentes investigations. Il peut s’agir de psychologues dans des enquêtes sur des crimes sexuels ou d’interprètes dans des enquêtes impliquant des étrangers. Vous interviendrez tout simplement en tant que consultants civils ayant des connaissances sur le principal suspect.
Fräklund hocha lentement la tête.
— D’accord. Milton se joint à l’investigation de la police et essaie de contribuer à l’arrestation de Salander. Y a-t-il autre chose ?
— Une chose : votre mission côté Milton est d’établir la vérité. Rien d’autre. Moi, je veux savoir si Salander a tué ces trois personnes – et dans ce cas pourquoi.
— Y aurait-il un doute sur sa culpabilité ? demanda Eriksson.
— Les indices dont dispose la police sont très embarrassants pour elle. Mais je veux savoir s’il y a une autre dimension dans cette histoire – s’il existe un complice que nous ignorons et qui était peut-être la personne qui tenait l’arme du crime ou bien s’il y a des circonstances que nous ne connaissons pas.
— Je crois qu’il sera difficile de trouver des circonstances atténuantes à un triple meurtre, dit Fräklund. Dans ce cas, on doit partir du principe qu’il existe une possibilité qu’elle soit totalement innocente. Et je n’y crois pas.
— Moi non plus, reconnut Armanskij. Mais votre boulot sera d’assister la police de toutes les manières possibles et de contribuer à son arrestation rapide.
— Le budget ? demanda Fräklund.
— Courant. Je veux être tenu informé des coûts au fur et à mesure, et si ça atteint des sommes faramineuses, on abandonne. Mais dites-vous que vous travaillerez à temps plein là-dessus pendant au moins une semaine à partir de maintenant.
Il hésita encore un instant.
— Je suis celui qui connaît le mieux Salander. Cela signifie que vous devez me considérer comme un des acteurs et que je dois figurer parmi les personnes que vous allez interroger, finit-il par dire.
SONJA MODIG FRANCHIT LE COULOIR au pas de course et eut le temps d’arriver dans la salle des interrogatoires alors que les dernières chaises finissaient de racler par terre. Elle s’installa à côté de Bublanski qui avait convoqué à cette représentation tout le groupe d’investigation, y compris le chef de l’enquête préliminaire. Hans Faste jeta un regard irrité sur Sonja à cause de son retard, puis s’attela à l’introduction ; c’était lui l’initiateur de cette réunion.
Il avait continué à creuser les nombreux clashs entre la bureaucratie de l’Assistance sociale et Lisbeth Salander, la prétendue « piste psychopathe » comme il disait, et il avait indéniablement eu le temps d’accumuler un vaste matériau. Hans Faste se racla la gorge.
— Je vous présente le Dr Peter Teleborian, médecin-chef de la clinique psychiatrique de l’hôpital Sankt Stefan à Uppsala. Il a eu la gentillesse de venir à Stockholm pour mettre à la disposition de l’enquête sa connaissance de Lisbeth Salander.
Sonja Modig déplaça son regard sur Peter Teleborian. C’était un homme de petite taille avec des cheveux châtains frisés, des lunettes à monture d’acier et un petit bouc. Il était habillé avec décontraction, veste beige en velours côtelé, jean et chemise rayée déboutonnée au cou. Ses traits étaient accusés, avec quelque chose d’un jeune garçon. Sonja avait déjà vu Peter Teleborian à plusieurs reprises mais n’avait jamais parlé avec lui. Il avait donné des cours sur les dérangements psychiques quand elle était en dernière année de l’école de police et, une autre fois, dans un stage de formation continue où il avait parlé de psychopathes et de comportements psychopathes chez les jeunes. Elle avait également assisté au procès d’un violeur en série où il était appelé à témoigner en tant qu’expert. Après avoir participé pendant de nombreuses années au débat public, il était l’un des psychiatres les plus connus du pays. Il s’était démarqué par sa critique sévère des coupes sauvages dans les soins psychiatriques ayant eu pour résultat la fermeture d’hôpitaux psychiatriques et l’abandon pur et simple de gens qui se trouvaient en détresse psychique manifeste, les livrant à un destin de SDF et de cas sociaux. Après le meurtre d’Anna Lindh, ministre des Affaires extérieures, Teleborian avait siégé dans la commission parlementaire qui enquêtait sur la ruine des services psychiatriques.
Peter Teleborian adressa un hochement de tête à l’assemblée et se versa de l’eau minérale dans un gobelet en plastique.
— On verra à quoi je peux être utile, commença-t-il de façon prudente. Je déteste voir mes pronostics se réaliser dans ce genre de contexte.
— Pronostics ? demanda Bublanski.
— Oui. On peut parler d’ironie. Le soir des meurtres à Enskede, je participais à un panel à la télé où on discutait de la bombe à retardement qui est amorcée un peu partout dans notre société. C’est terrifiant. Je n’avais sans doute pas Lisbeth Salander en tête à ce moment-là mais je citais une suite d’exemples – anonymes évidemment – de patients qui devraient tout bonnement se trouver dans des institutions de soins plutôt que de courir les rues en toute liberté. Je dirais que rien que cette année, la police aura à résoudre au moins une demi-douzaine d’homicides ou d’assassinats où le coupable appartient à ce groupe de patients assez limité en nombre.
— Et vous voulez dire que Lisbeth Salander fait partie de ces fous furieux ? demanda Hans Faste.
— Le choix de l’expression « fous furieux » n’est pas très pertinent. Mais oui, elle fait partie de la clientèle que la société a abandonnée. Elle est sans hésitation l’un de ces individus déchirés que je n’aurais pas lâchés dans la société si on m’avait demandé mon avis.
— Vous voulez dire qu’elle aurait dû se trouver enfermée avant de commettre un crime ? demanda Sonja Modig. Ce n’est pas tout à fait conciliable avec les principes d’une société de droit.
Hans Faste plissa les sourcils et lui jeta un regard irrité. Sonja Modig se demanda pourquoi Faste semblait sans arrêt sortir les griffes contre elle.
— Vous avez entièrement raison, répondit Teleborian qui lui vint ainsi indirectement en aide. Ce n’est pas conciliable avec la société de droit, au moins pas dans sa forme actuelle. Il y a un équilibre à tenir entre le respect de l’individu et le respect des victimes potentielles qu’un être psychiquement malade peut semer sur sa route. Aucun patient ne ressemble à un autre et il faut les soigner cas par cas. Il est évident que dans les services de soins psychiatriques, nous commettons aussi des erreurs et libérons des personnes qui n’ont rien à faire en liberté.
— Nous ne sommes peut-être pas obligés d’approfondir la politique sociale dans l’affaire qui nous préoccupe, dit Bublanski avec diplomatie.
— Vous avez raison, renchérit Teleborian. Il s’agit maintenant d’un cas spécifique. Mais laissez-moi seulement dire qu’il est important que vous compreniez que Lisbeth Salander est une personne malade qui a besoin de soins, comme n’importe quel patient souffrant d’une rage de dents ou d’une insuffisance cardiaque a besoin de soins. Elle peut guérir et elle aurait pu être guérie aujourd’hui si elle avait reçu l’aide adéquate au moment où elle était encore réceptive aux traitements.
— Vous étiez donc son médecin, dit Hans Faste.
— Je suis une des nombreuses personnes qui ont eu affaire à Lisbeth Salander. Elle était ma patiente au début de son adolescence, et j’ai été l’un des médecins qui l’ont évaluée avant la décision de la mettre sous tutelle à sa majorité.
— Parlez-nous d’elle, demanda Bublanski. Qu’est-ce qui a pu l’amener à se rendre à Enskede pour tuer deux personnes inconnues d’elle et qu’est-ce qui a pu l’amener à tuer son tuteur ?
Peter Teleborian éclata d’un petit rire.
— Non, ça je ne peux pas vous le dire. Je ne suis plus son évolution depuis plusieurs années et je ne sais pas à quel degré de psychose elle se trouve. Par contre, je peux vous dire tout de suite que je doute fort que le couple d’Enskede lui soit inconnu.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? demanda Hans Faste.
— L’une des faiblesses du traitement de Lisbeth Salander est qu’il n’y a jamais eu de diagnostic complet d’elle. Cela découle du fait qu’elle n’a pas été réceptive aux soins. Elle a toujours refusé de répondre aux questions ou de participer à toute forme de traitement thérapeutique.
— Vous ne savez donc pas si elle est réellement malade ou pas ? demanda Sonja Modig. Je veux dire, s’il n’y a pas de diagnostic.
— Voyez les choses ainsi, dit Peter Teleborian. J’ai reçu Lisbeth Salander quand elle allait avoir treize ans. Elle était psychotique, elle avait des phobies et souffrait d’une manie de la persécution manifeste. Elle a été ma patiente pendant deux ans quand elle était internée d’office à Sankt Stefan. La raison de son internement d’office était que tout au long de son enfance, elle avait fait preuve d’un comportement particulièrement violent envers ses camarades de classe, ses professeurs et des gens qu’elle connaissait. Plusieurs incidents avec coups et blessures ont été signalés au principal. Mais la violence avait toujours été dirigée contre des personnes dans son cercle de connaissances, c’est-à-dire contre quelqu’un qui avait dit ou fait une chose qu’elle prenait pour une offense. Il n’y a aucun exemple où elle se serait attaquée à un parfait inconnu. C’est pourquoi je crois qu’il existe un lien entre elle et le couple d’Enskede.
— A part l’attaque dans le métro quand elle avait dix-sept ans, dit Hans Faste.
— C’est un cas où nous devons considérer comme établi que c’est elle qui s’est fait agresser et qu’elle n’a fait que se défendre, dit Teleborian. La personne en question était un criminel sexuel notoire. Mais c’est également un bon exemple de sa façon d’agir. Elle aurait pu s’éloigner ou chercher une protection auprès des autres passagers du wagon. Elle a choisi de commettre des coups et blessures aggravés. Quand elle se sent menacée, elle réagit par voies de fait.
— Mais de quoi est-ce qu’elle souffre, alors ? demanda Bublanski.
— Je viens de le dire, nous ne disposons pas vraiment de diagnostic. Je dirais qu’elle souffre de schizophrénie et qu’elle est toujours en équilibre à la limite de la psychose. Elle manque d’empathie et pour diverses raisons on peut la qualifier de sociopathe. Je dois avouer que je trouve surprenant qu’elle s’en soit si bien tirée depuis sa majorité. Elle a donc évolué dans la société, même si elle était sous tutelle, pendant huit ans sans commettre d’acte qui aurait mené à une plainte ou à une arrestation. Mais son pronostic…
— Son pronostic ?
— Pendant tout ce temps, elle n’a reçu aucun traitement. Je parierais que la physionomie de sa maladie, que nous aurions peut-être pu apaiser et traiter il y a dix ans, fait désormais partie de sa personnalité. Mon pronostic est qu’une fois qu’elle sera arrêtée, elle ne sera pas condamnée à une peine de prison. Elle devra être internée dans une institution.
— Alors comment se fait-il que le tribunal d’instance ait décidé de lui accorder un visa pour la société ? marmonna Hans Faste.
— Il faut sans doute voir cela comme la conjonction d’un avocat à la langue bien pendue et d’une manifestation des restrictions budgétaires et de la libéralisation perpétuelle. C’était en tout cas une décision à laquelle je me suis opposé quand le service de médecine légale m’a consulté. Mais je n’avais aucun droit de décision.
— Mais un pronostic comme celui dont vous parlez doit forcément plutôt tenir de la supposition, glissa Sonja Modig. Je veux dire, vous ne savez en fait rien de ce qui lui est arrivé depuis sa majorité.
— C’est plus qu’une supposition. C’est mon expérience.
— Peut-elle être un danger pour elle-même ? demanda Sonja Modig.
— Vous voulez dire : peut-elle envisager de se suicider ? Non, j’en doute. Elle serait plutôt une psychopathe égomaniaque. C’est elle qui compte. Toutes les autres personnes de son entourage n’ont aucune importance.
— Vous avez dit que sa réaction peut se traduire par des voies de fait, dit Hans Faste. Autrement dit, elle peut être considérée comme dangereuse.
Peter Teleborian le contempla un long moment. Ensuite il inclina la tête et se frotta le front avant de répondre.
— Vous ne soupçonnez pas à quel point il est difficile de dire exactement comment une personne va réagir. Je ne voudrais pas que Lisbeth Salander soit blessée quand vous l’arrêterez… mais disons que, dans son cas, je veillerais à ce que l’arrestation se fasse avec la plus grande prudence. Si elle est armée, le risque est grand qu’elle utilise son arme.